• Véronique Salman

La trilogie infernale

Théoriser me paraît essentiel pour favoriser l’accessibilité de la psychothérapie. Françoise Dolto, à qui la psychanalyse française doit tant, savait le faire comme personne. Elle disait que chaque individu devrait faire un petit tour dans le cabinet d’un psy avant de prendre une grande décision (mariage, divorce, naissance, achat important, changement professionnel radical).

A chaque étape de ma vie, j’ai compris à quel point elle avait raison parce que les gens finissent toujours par parler de ce dont ils souffrent. La société française y a longtemps pourvu par le biais de la religion : devant un prêtre, un rabbin ou un imam, des dizaines de générations de jeunes couples, du monde entier, se sont préparés au mariage et à ses responsabilités. Mais la religion a marqué le pas et sa zone d’influence a considérablement diminué. Les gens sont restés les bras ballants, avec leur questions en suspens. Le psy est progressivement venu prendre position dans cette fenêtre de tir, afin d’aider l’Homme à se comprendre et se réaliser.


Et quand j'assiste, dans mon cabinet, à des moments comme ceux que Nicolas M., 23 ans, vit à raison de deux séances par semaine, je me réjouis que la psychothérapie analytique soit aussi efficace quand elle décrit l'ordinaire des gens. La vie courante, le quotidien, apportent une mine de renseignements extraordinaire. Je vous raconte un dialogue entre mon jeune patient et moi-même. Vous allez comprendre d'où vient le néologisme qui a marqué une séance particulière de Nicolas, sur le divan, lorsqu'il a inventé le mot " NÉGLIGENTURE " pour évoquer le régime familial dans lequel il a baigné. La dictature de la négligence...

- Mais, mes parents m’aiment ,enfin !, dit-il comme pour s'en convaincre. - Je n’en doute pas mais comment vous aiment-ils ? Qu’est-ce qui vous fait dire qu’ils vous aiment ? - Je trouve insultant que vous en doutiez.

Et oui, j’en doute vraiment… Mon intuition va me donner rapidement raison.


Que fais-je, là pourtant, à remettre en question ce qui apparaît comme évident à mon patient. Les gens ont des enfants et ils les aiment, c’est sûr. C’est dans l’ordre des choses. C’est logique. Pourquoi, alors, remettre l'amour de ses parents en question ? Parce que Nicolas M. m’a donné suffisamment d’indications pour m’inciter à explorer cette piste. La plus essentielle a été de lâcher un :

- Quand j'étais petit, ma mère rentrait vers 19 h et devait beaucoup travailler après. - Après quoi, après le dîner ? -  Non, après être rentrée. -  Ah et, dans ce cas, qui vous faisait dîner quand vous étiez petit ? - Ben, personne. - Personne ? Vous deviez avoir faim ? - Non, j’attendais. - Vous attendiez jusqu’à quelle heure ? - On mangeait vers 21 h. - Et vous pouviez attendre sans grignoter ? -  J’avais pas faim de toutes façons.


Voilà une belle façon de s’accommoder de la situation. Quel enfant formidable, ce Nicolas, lui dont la priorité n'est pas de manger quand il a faim mais de ne pas perturber la concentration de sa maman.Négligé. Cet enfant a clairement été négligé, baigné dans cette " négligenture quotidienne ". Né pourtant d’une bonne famille, mais né onze ans après le plus jeune de ses grands frères quand la mère a probablement voulu " passer à autre chose ". Négligé car ni nourri à une heure normale pour un enfant, ni nourri affectivement. Donc, il devient anorexique, épais comme un fax. Il renonce à manger autant qu'il renonce à jouer. Sa mère lui a juste appris à attendre. Il ne sait rien faire d'autre, ce qui permet de comprendre son comportement actuel. Elle l'a programmé pour attendre que " ça tombe tout rôti  ". Et, le comble, c'est qu'elle lui reproche aujourd'hui de ne rien faire et d'attendre " bêtement " que ça se passe. Et c'est la stricte vérité : Nicolas ne fait rien du tout. il passe le temps, c'est tout.

Pas bouger, pas broncher, pas réclamer… Petit, il a vécu son enfance dans l'observation constante du peu d'intérêt qu'on lui manifestait. Son père rentrait également tard. Nicolas est donc devenu un vrai pro dans le genre procrastinateur. Incapable de  s’incarner dans un projet personnel. Juste bon à attendre que quelque chose vienne. Quoi ? Peu importe. Une inspiration, un amie, une jolie fille, une orientation scolaire choisie, comme on opterait pour un gâteau au travers de la vitrine du pâtissier.

Nicolas a aussi l’humeur changeante, c’est bien là le problème : quatre premières années de fac, dans quatre disciplines différentes et quatre villes différentes. Au départ, vers la mi-août de chaque année, tout semble possible mais rien, en fait, n’est véritablement faisable et durable. Arrivé à La Toussaint, Nicolas décroche invariablement. Il ne peut pas s’investir, il n'investit aucun champ. Rien ne le tente vraiment.


Ne croyez pas ce que cas soit rare. J’en dénombre plusieurs dans ma patientèle. Tous, étonnamment, ont entre 16 et 25 ans. Rien ne les fascine vraiment car rien n’est plus puissant que leurs addictions, jeux vidéo, cannabis, alcool parfois, sexe aussi. Nicolas est passé par là aussi. Il surfe des heures durant sur Internet, allongé dans son lit, du soir au matin, du matin au soir, faisant croire à sa famille qu'il est en cours. Il est addict à ses recherches.

Addict, il l'est aussi à la relation humaine. Affectivo-dépendant. Le filtre de sa vie, c’est l’Autre. Toujours quelqu’un d’autre qui lui dit quoi faire, quoi entreprendre. Sa petite amie le constate impuissante à modifier quoi que ce soit. Nicolas rend ses idées trop confuses pour lui faire émerger une décision claire. Tout s’entrechoque et finit par rester en suspens.

Pour comprendre Nicolas, il faut extraire de son discours un mot, une petite phrase perdue dans le reste que j'ai saisie au vol. -  Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça. -  Comme ça, comment ? -  Comme ça, à ne pas savoir quoi faire. Rien ne m’intéresse, je ne m’investis dans rien. -   Vous investir ? -   Oui ! -  Mais, on ne peut investir que dans ce qui a de la valeur… -  … -   Quelle valeur vous attribuez-vous ? -   …

Comment pourrait-il répondre à cette question ? -   Quelle valeur vous a-t-on accordée ? -  …

Difficile à croire, mais c’est à ce moment que Nicolas a compris ce que ses parents insinuaient par : -   On pensait que tu serais celui qui nous causerait le moins de problèmes.


C’est-à-dire de tous les fils, il devait être celui qui serait le moins gênant. Car, finalement, toute la fratrie souffre. Aucun des quatre n’a trouvé facilement son chemin dans la vie.


Revenons sur la question de la valeur : en négligeant cet enfant, en le rendant sage et discret, il s’est inscrit dans une non-vie dans laquelle il ne mérite rien. Il est sans valeur. Si ses parents ont jugé qu’il était inutile de s’investir auprès de lui, c’est qu’ils doivent avoir de bonnes raisons, en tous cas c'est ce qu'un enfant peut se dire. Malheureusement, ce qui en découle est tragique car Nicolas a grandi ainsi et ne peut se considérer comme un bon produit d’investissement. Il ne peut rien faire de lui et reproduit là ce qui l’a condamné. D’où ma notion de système trilogique. Je la résume ainsi : Nicolas a été négligé – Cette négligence a été banalisée ("Chez nous, c’était comme ça ") – Nicolas reproduit sur lui-même la négligence.

En fait, toute souffrance est appelée à être reproduite, soit sur soi, soit à l'encontre des autres, dès lors qu'elle a été normalisée.

Cette trilogie, SOUFFRANCE - NORMALISATION - REPRODUCTION DE LA SOUFFRANCE, je lui ai accolé le qualificatif d'infernale car elle fait vivre un enfer à tous ceux qui peuvent s'y reconnaître.


Je la retrouve systématiquement dans toutes les histoires. Comme celle de Pauline H., 42 ans, 115 kgs. Petite, son père la surnommait " Quinze tonnes  ".

Ainsi qu'elle le dit elle-même, " Je n'aimais pas quand il m'appelait comme ça... ". Et de marquer un petit temps de silence, puis de reprendre : - Mais dans la bouche de mon père, c'était gentil... - Madame, dans la bouche de personne, c'est gentil.

Là, je viens normaliser l'anormalité normalisée. Je m'explique : je décide tout de suite d'apporter à ma patiente une vraie normalité car, petite, elle a été altérée. Dès son plus jeune âge, en effet, au moment où elle ne peut contrecarrer son père, le seul parent fiable apparemment, elle décide donc de l'adorer aveuglément, quoi qu'il lui dise, pour maintenir une proximité nécessaire à l'enfant démunie qu'elle est.


Résultat : la souffrance de l'humiliation vécue par la petite "quinze tonnes", ajoutée à la normalisation qu'elle en fait (" Dans la bouche de mon père, c'était gentil  "), aboutit à une reproduction de l'humiliation sur elle-même. Ainsi, dans sa vie de femme, elle est bafouée, dans sa vie professionnelle également et tous les hommes semblent s'être donnés le mot pour la dénigrer. Pourquoi d'ailleurs en serait-il autrement puisque ma patiente le rend possible en continuant de normaliser la situation et donner des excuses à ses partenaires ou managers tyranniques. Heureusement qu'elle en souffre car, sans souffrance, elle ne serait jamais venue consulter !


Cette théorie de la trilogie, je l'ai poursuivie au fil de mes observations cliniques. Je vous livrerai la seconde prochainement.

Et si vous vous reconnaissez dans cette logique trilogique, je vous en prie, commentez et partagez !


Au plaisir,

Véronique Salman

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